Extraits de la
lettre du 23 juin 1995
Cette lettre adressée
à mes deux enfants, est contemporaine des évènements
que je vis avec Corentin ; elle fait suite à sa convocation
subite devant le juge et à ses démêlés, forcés, avec les
avocats.
Les parents ont
pour leur enfant un amour inquiet et pusillanime qui les gâte.
Il en est un autre, attentif, qui les rend honnête et c'est
celui ci qui est le véritable amour de père.
Denis DIDEROT





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En décidant de t'entendre et de te mêler directement
à ce qui m'oppose à ta mère, c'est comme si le juge m'avait
donné un coup de poing à l'estomac, comme un boxeur; cela m'a
coupé le souffle; mieux vaut le savoir, les paroles des juges
peuvent être violences; cela dépend des sensibilités; j'ai mis
du temps à me remettre, à reprendre mon souffle; mais
aujourd'hui, j'ai récupéré et cela va mieux, et je vois que
faire.
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Si le juge persistait dans sa décision de t'entendre
sans nous garantir le secret de ton audition, alors, selon les
circonstances, je me retirerais de l'audience, voire je renoncerais
à ma demande de justice. Je ne veux pas justifier par une attitude
consentante ou complice ce qui serait à mes yeux une violence
faite à l'un et l'autre.
Une violence a écrit Simone Weil
(l'écrivain) "c'est ce qui fait de quiconque lui est
soumis, une chose"; la violence change l'homme en pierre;
"qu'on exerce la violence ou qu'on la subisse, dit elle
encore, de toutes manières, son contact pétrifie et transforme
un homme en chose."
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Nous avons essayé de parler ces derniers temps,
autant que nous avons pu le faire; j'ai essayé autant que je
le pouvais de comprendre et de distinguer en quoi toi, tu étais
touché et en quoi, je l'étais, moi.
Hier tu ne voulais pas être mêlé à nos histoires,
et aujourd'hui tu veux voir un juge, tu veux lui parler,
tu veux un avocat.
Je crois que tu as reçu, toi aussi, une sorte
de coup à l'estomac et cela n'est malheureusement pas la première
fois: en 1986, pour ton départ à Bordeaux, comme cela est arrivé
aussi à Pierre Nicolas, tu m'en avais parlé ; ensuite après
la naissance de ton second frère, lorsque Valérie a refusé
de me rencontrer pour parler de toi et de ton avenir, et y a
mêlé son ami (te rappelles tu que tu disais dans ta colère
"c'est pas ses ognons") ; encore en 1993, pour
le concours de l'école franco-allemande ...
Je pense que la décision du juge de t'entendre
a eu le même effet que tous ces coups là. C'est une contrainte
portée sur toi.
Cette décision t'a contraint à agir contre ce
qui était ta volonté hier et de choisir ce qui t'apparaît aujourd'hui
comme probablement la moins mauvaise solution pour toi.
C'est ainsi que font tous ceux qui sont soumis
à la contrainte: pour échapper à la crainte, voire à la peur
que la contrainte suscite, ils acceptent finalement ce que d'abord
ils refusaient; ils se soumettent à la contrainte ; un
peu comme le font les caméléons, ils prennent parfois même la
couleur de ceux qui les contraignent.
Cest ainsi que la violence se propage.
Il me parait évident que tu n'as pas d'avis
raisonné sur la question, ce qui ne veux pas dire que tu n'a
pas d'avis.
Probablement qu'aujourd'hui, tu crois "dur
comme fer", que tu veux ou que tu dois aller parler
au juge.
Si tu avais du temps devant toi, lorsque tu
aurais récupéré du coup qui t'est porté, peut être verrais tu
les choses autrement; et je demanderai donc au juge que l'on
te laisse du temps, pour laisser, comme on dit, du temps au
temps, c'est à dire pour te remettre du choc.
Je vais comparer ce qui t'arrive à ce qui arrive
aux soldats lorsqu'on leur demande de partir pour la guerre.
C'est en croyant "dur comme fer" qu'ils s'en
sortiront; que marchent les soldats pour aller à la guerre
sinon, ils auraient peur et ne pourraient pas être des soldats;
alors pour ne pas avoir peur, ils croient "dur comme
fer" qu'ils ne seront pas tués, et cela leur donne
la force de tuer.
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Donc sur ce point, ne crois pas trop "dur
comme fer" ceux qui te disent que ton audition est bonne
pour toi et arrêtera tout, comme tu me l'as dit et tu
le crois ; on te ment; essaie de prendre un peu de liberté
par rapport à eux; évades toi un peu de cette question.
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Alors, rappelles toi, tu es convoqué pour être entendu; ce qui
est ton droit, un droit qui ne te crée aucune obligation et
qui ne doit peser que sur le juge; il n' y a donc pas lieu d'avoir
peur de dire ou de taire ce qu'il te semble bon de dire ou bien
de taire.
Courage et prudence!!
Papa |