La Bélogue

La malédiction économique de la finance

L’excès de finance tue la finance
mercredi 22 novembre 2017 par INVITES

Et si Paris, Francfort ou Luxembourg avaient tort ? Et si la course pour attirer les financiers chassés de Londres par le Brexit était une hérésie économique ? Et si, dans leur sillage, ces « maîtres de l’univers » n’apportaient qu’inflation immobilière, détournement des « talents » vers une activité non productive, et inégalités sociales ?

Par Eric Albert, correspondant du « Monde » à Londres.

Alors que l’Europe se dispute les banquiers de la City après le Brexit, un nombre grandissant d’universitaires avertit : « l’excès de finance est une malédiction économique ».

Les 16 et 17 novembre, l’université de Sheffield et l’association « Tax Justice Network » ont organisé un séminaire passionnant, développant un concept encore peu connu : « la malédiction de la finance ».

L’idée vient d’une rencontre entre Nicholas Shaxson et John Christensen. Dans les années 1990, le premier était journaliste en Angola, chroniquant la fameuse « malédiction du pétrole », cette idée que les pays pétroliers voient leur manne d’hydrocarbures se retourner contre eux.

« A l’époque, 99,5 % des exportations du pays venaient des diamants et du pétrole. J’y suis retourné il y a quelques semaines et la proportion n’a pratiquement pas changé », indique-t-il. En clair, l’or noir absorbe toute l’énergie économique du pays. Non seulement cela encourage la corruption et l’évasion fiscale, mais le reste de l’économie n’arrive pas à se développer. Les meilleures recrues travaillent toutes dans ce secteur et le prix de la vie augmente, étouffant les autres secteurs.

Dans le même temps, John Christensen était conseiller économique du gouvernement de Jersey. « Je rendais des rapports conseillant la diversification de l’économie, mais rien ne se passait », se rappelle-t-il. Dans l’île Anglo-Normande, l’immobilier devenait hors de prix et, là encore, les étudiants les plus brillants finissaient tous dans ce secteur. « On observait une fuite des cerveaux qui étouffait l’horticulture, le tourisme, l’industrie… » D’où cette idée de « malédiction de la finance ».

Le risque de la financiarisation de l’économie

Les deux hommes sont ensuite devenus des piliers de « Tax Justice Network », une association à l’avant-garde de la lutte contre les paradis fiscaux. Mais, selon eux, les victoires de ces dernières années contre l’évasion fiscale – largement inespérées il y a une décennie – sont en trompe-l’œil : cette bataille risque d’éclipser le vrai danger, à savoir la financiarisation généralisée de l’économie.

L’exemple du Royaume-Uni est l’un des plus évidents.

La richesse de la City provoque une forte inflation immobilière et une fuite des cerveaux vers les grandes institutions financières. Quant aux villes secondaires, elles sont complètement oubliées par cette croissance.

Conscients que le concept de « malédiction de la finance » a besoin d’être renforcé, John Christensen et Nicholas Shaxson ont rassemblé pendant deux jours une trentaine d’universitaires et d’activistes de tous horizons pour présenter leurs travaux. Il en résulte qu’il existe désormais une solide documentation universitaire sur le fait que l’excès de finance tue la finance.

- Ainsi, Olivier Godechot, de Science Po, démontre, chiffres à l’appui, que les pays qui ont de larges centres financiers accentuent les inégalités.

- Desiree Fields, de l’université de Sheffield, a de son côté documenté la façon dont l’immobilier était en train de devenir une classe d’actifs financiers comme les autres : les fonds spéculatifs et autres grands fonds d’investissement mettent de plus en plus leur argent directement dans la pierre, faute de trouver des rendements intéressants ailleurs. La conséquence est l’émergence de très grands propriétaires privés, souvent très lointains de leurs locataires, qui n’ont personne à contacter s’ils ont des problèmes de maintenance des bâtiments.

- Aux Etats-Unis, Gerald Epstein, de l’université du Massachusetts, a tenté de mesurer ce que l’excès de finance coûtait à l’économie américaine. Et il est arrivé à une somme vertigineuse :

Entre 13 000 et 23 000 milliards de dollars depuis 1990

- Près de la moitié vient du coût direct de la crise financière de 2008. Il faut y ajouter environ 4 000 milliards de dollars « aspirés » par l’excès des bénéfices et des salaires dans le secteur financier ; en clair, la finance réalise de l’ « extraction de richesse », une sorte de « rente » qui ne va pas à l’économie productive.

- Enfin, il faut compter 3 500 milliards de dollars de richesse « détournée » d’autres secteurs et qui sont allés à la finance – par exemple, des entreprises qui conservent leurs liquidités plutôt que d’investir dans leurs usines parce que ces piles de cash leur rapportent plus.

Ce petit groupe se situe fermement à gauche sur l’échiquier politique et ne constitue pas une pensée majoritaire. Mais ses recherches commencent à peser lourd, alors que la hausse des inégalités accouche d’une évidente crise politique.

Dans les mois qui viennent, « Tax Justice Network » espère accélérer sa campagne pour propager ce concept de « malédiction de la finance ». Nicholas Shaxson prépare un livre et John Christensen, un documentaire. « Il y a quinze ans, on avait organisé un petit séminaire sur la question des paradis fiscaux, dont personne ne parlait », se rappelle John Christensen.

De la même façon, un nouveau mouvement de fond est-il en train de naître ?


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