La Bélogue

Contre l’allocation universelle

samedi 11 février 2017 par Antoine SEREINE

Dans l’après-guerre, le problème de l’insécurité sociale s’est posé moins en matière de pauvreté ou de paupérisme qu’au regard de la répartition générale des richesses, et de la profondeur des écarts entre riches et pauvres. Les politiques sociales étaient alors des armes dans la lutte contre les inégalités et pour l’instauration, sur le long terme, d’un droit universel aux biens fondamentaux.
Cependant, dès les années 70, la question de la pauvreté a refait surface en France et nourri le débat politique. L’ambition dominante d’une sécurité sociale universelle est alors peu à peu délaissée au profit d’une défense spécifique contre l’exclusion des « nouveaux pauvres ».
La solution ne serait plus dès lors d’élargir la portée de la sécurité sociale puisque celle-ci est même accusée d’être, en partie, responsable, de cette exclusion, mais d’établir un plancher pour les exclus de la compétition économique, tout en libérant le monde économique d’une régulation par l’État. Ce minimum ne serait plus conçu comme une forme de solidarité liée au travail, mais avant tout comme un bouclier « humanitaire » ou « citoyen ».
Ainsi, ces nouveaux débats vont participer d’une transformation de la manière de concevoir la justice sociale et les solutions à apporter à l’inégalité. Dans les années 90, les organisations internationales humanitaires vont suivre le mouvement impulsé et transformer l’aide au développement en lutte contre la pauvreté, accompagnée toutefois d’ajustements structurels.

L’ancêtre de l’« allocation universelle » est l’impôt négatif de Friedman, des années 60, qui ré-apparait 20 ans plus tard, métamorphosé. Qu’ils travaillent ou non, tous ceux qui seraient en dessous d’un certain seuil de revenu, recevraient un complément du gouvernement, un impôt négatif. 

Pour Friedman, cet impôt négatif entraînerait évidemment la fin des services publics, de la sécurité sociale et de toute forme de « socialisation » des revenus à des fins collectives. Selon ses préceptes, il serait préférable de financer directement les individus plutôt que de leur offrir des services collectifs inefficaces, injustes et qui contraignent surtout le libre marché.  

L’idée de l’impôt négatif est promue en France par des hauts fonctionnaires et politiciens, Lionel Stoleru et René Lenoir, puis par le philosophe Michel Foucault ; elle résonne également, de façon assez ambigüe, auprès de quelques associations de terrain, dont ATD Quart Monde, qui évoluent dans le monde de la nouvelle pauvreté et de l’exclusion. Giscard d’Estaing tentera un temps de mettre en oeuvre l’idée de l’impôt négatif.

Gloire et absurdité de l’allocation universelle

C’est en Belgique, en 1982, que le collectif Charles Fourrier formule précisément une proposition de substitution de la sécurité sociale fondée sur l’allocation universelle.

Ce collectif réunit, autour de P. Van Parijs, des représentants d’une gauche libertaire, une troisième gauche, marquée par mai 68 et les idées auto gestionnaires, désireuse de rompre avec une gauche jacobine et centralisatrice. Il vise l’abolition du chômage et la victoire sur la pauvreté, et espère ainsi influer sur l’évolution du capitalisme, en bénéficiant de ses vertus et de celles du socialisme ; le revenu de base serait, en somme, la synthèse des utopies libérales et socialistes.

Il rend public son projet en ces termes :

« Supprimez les indemnités de chômage, les pensions légales, le minimex, les allocations familiales, les abattements et crédits d’impôt pour personnes à charge, les bourses d’études, les cadres spéciaux temporaires et les troisièmes circuits du travail [1]], l’aide de l’État aux entreprises en difficulté. ... Mais versez chaque mois à chaque citoyen une somme suffisante pour couvrir les besoins fondamentaux d’un individu vivant seul...
Parallèlement, dérégulez le marché du travail. Abolissez toute législation imposant un salaire minimum ou une durée maximum de travail. Éliminez tous les obstacles administratifs au travail à temps partiel. Abaissez l’âge auquel prend fin la scolarité obligatoire. Supprimez l’obligation de prendre sa retraite à un âge déterminé.
Faites tout cela. Et puis observez ce qui se passe [2] »

Fondamentalement, prôner l’instauration d’une allocation universelle, c’est abandonner la lutte contre les inégalités, c’est faire triompher l’idéologie néolibérale.

- Egalité des chances

Alors que la lutte pour l’égalité vise l’abolition des écarts de revenus, la défense de l’« égalité des chances », elle, ne s’intéresse qu’à la répartition des inégalités et s’assure que celles-ci ne découlent pas d’injustices qui pourraient affecter une concurrence libre. L’objectif de l’« égalité des chances » n’est, dès lors, pas d’abolir la compétition en établissant l’égalité réelle, mais de garantir que la concurrence soit loyale, et que nous partions tous de la même ligne de départ.

Cependant, une société offrant une parfaite égalité des chances ne serait pas moins inégale que celle dans laquelle nous vivons. L’« égalité des chances » permet de bâtir une société méritocratique mais pas égalitaire. 

Si elle est probablement plus souhaitable qu’une société marquée par la discrimination, elle n’est pas pour autant moins injuste. Les seules injustices reconnues comme telles, selon l’idéologie de l’« égalité des chances », sont celles qui représentent des entorses au libre marché, mais pas l’inégalité en tant que telle.

Il importe aux concepteurs de l’allocation universelle que chacun puisse choisir et consommer, et non qu’il soit doté de droits sociaux. Le revenu de base se présente ainsi comme un outil au service du marché et de son fonctionnement « libre et non faussé ».

- Mystère du financement

L’engouement suscité par l’idée d’instaurer un revenu d’existence ou allocation universelle a donné lieu, en Europe, à de nombreux projets aux chiffrages insolites. Deux versions s’opposent nettement. L’une issue du libéralisme, l’autre plutôt classée à gauche. La position la plus extrême du courant libéral vise à remplacer toute la protection sociale par un revenu de base. Dans l’autre camp, il s’agit d’ajouter un tel revenu à la protection sociale actuelle.

Dans le cas extrême où toute la protection sociale serait supprimée et remplacée par un revenu d’existence, sur la base des chiffrages les plus « généreux », à savoir entre 800 et 900 euros par mois pour le cas français, soit environ 10 000 euros par an et par personne, ce revenu s’élèverait à 660 milliards par an, soit à peu près le montant actuel de la protection sociale française ou 30 % du PIB. Mais qu’en serait-il des retraites, toutes ramenées à ce montant misérable ?

De l’autre côté, on propose d’ajouter le revenu inconditionnel à la protection sociale actuelle. Sur la base des chiffrages les plus généreux, qui oscillent généralement entre 800 et 900 euros par mois, on arrive à doubler les sommes distribuées : 1 320 milliards d’euros par an, qui correspondent à la totalité du revenu disponible des ménages en France. Par quel coup de baguette magique tout le revenu disponible des ménages pourrait-il ainsi être socialisé ? 

A titre de comparaison, pour verser, en France, une allocation de 1000 euros par mois, aux 8,5 millions de pauvres, il faudrait un budget d’une centaine de milliards, soit 7 à 13 fois moins que le coût de l’allocation universelle.

- Restauration d’une classe oisive

Enfin l’instauration d’une allocation universelle, permettant de faire le « choix » de ne pas travailler, serait très couteuse pour la collectivité, on vient de le voir ; elle consisterait aussi à créer une nouvelle « classe oisive », telle que le furent en leur temps le clergé et la noblesse féodale ; elle pourrait enfin entraîner une privatisation massive de ressources collectives et enclencher une nouvelle phase de la réduction des dépenses publiques, et de mise en place de programmes d’ajustement culturel, comme cela est déjà le cas en Europe et dans le monde.

Seule l’idéologie néolibérale, qui est au cœur de notre imaginaire politique actuel, pouvait susciter le fantasme aberrant d’une lutte contre la pauvreté sans redistribution des richesses.

- Substitution au chômage

Dans un texte publié dans la revue Jacobin, le sociologue Peter Frase affirmait que « dans la quête pour le plein emploi, nous devrions moins nous soucier de maximiser la création d’emploi que de multiplier les possibilités de ne pas travailler ... ». Les effets désastreux du chômage ne sont pas, selon lui, inhérents à la condition de sans-emploi, mais découlent plutôt d’une stigmatisation sociale. La bonne réponse serait alors de ne pas céder à l’impératif du plein emploi et de « revendiquer l’implantation de mesures comme l’allocation universelle tout en menant une campagne idéologique contre l’hégémonie de l’éthique du travail » [3] 

Les « anti-travail » préfèrent ainsi défendre les intérêts des travailleurs en réduisant l’offre de travail – le nombre de travailleurs qui ont besoin de travailler pour un salaire – plutôt que de viser le plein emploi et d’augmenter le nombre de travailleurs en emploi.

Faute de plein emploi, l’emploi ou le retrait de l’emploi seraient ainsi « choisis », et non plus imposés, témoignant d’une nouvelle liberté, celle de travailler ou non, conquise sur la nécessité !

Mais l’allocation universelle ne règle pas la question du chômage ; elle en donne seulement l’illusion ; : elle la balaie et la glisse sous les meubles. Elle cède aux injonctions du productivisme, et en fait payer le prix à la solidarité et aux travailleurs, divisés voir fracturés, renforcés dans le ressentiment, attisé généralement par les droites, entre travailleurs productifs et chômeurs assistés.

La réduction du temps de travail pour augmenter le temps libéré reste incontournable

Pour les tenants de gauche de l’allocation universelle, André Gorz représente une autorité morale et politique, mais la présentation qu’ils font de son « revenu d’existence » est largement contestable. Gorz peut être considéré comme l’un des principaux inspirateurs du « revenu d’existence », après l’avoir pourtant longtemps combattu.

En 1983, dans une précédente publication, il se faisait le partisan d’un « revenu social », indépendant de l’occupation d’un emploi, et soutenait, à la différence des défenseurs d’une allocation universelle, que ce revenu ne peut être implanté sans une réduction collective du temps de travail ni sans l’exercice d’une activité. Dans une perspective de gauche, un « revenu de base » devait être, selon lui, « indissolublement lié au droit au travail » et ne constituer qu’une contrepartie versée à chacun pour sa contribution à la production sociale. Sinon, un tel revenu ne serait plus que « le salaire de l’inactivité forcée » .

Néanmoins, il se rallie en 1997 à l’inconditionnalité et à la déconnexion du travail d’un « revenu d’existence » qu’il précise 5 ans plus tard en y posant ses limites : Quelque soit le mode de financement (Tva, impôts, ...) , le « revenu d’existence » reste un transfert social, subventionné par le travail, probablement insuffisant, qui présente les risques de précarisation du travail et de baisse des salaires. Enfin, Gorz rejette la conception d’un revenu qui serait la rémunération du « temps hors travail », c’est à dire d’activités autonomes.

Pour lui, le travail demeure une activité nécessaire et contrainte, exercée selon des normes définies et validées par la société. Il a une fonction de socialisation, génère des droits, permet d’échapper à la solitude privée et constitue une dimension de la citoyenneté. 

Finalement le « revenu d’existence » serait pour Gorz à sa place dans l’utopie d’un monde sans travail, ... mais ce serait un mauvais moyen pour y arriver.

La fin du travail n’est pas pour demain ... ni même après demain

Depuis plus d’un siècle, l’emploi a considérablement augmenté en dépit de l’amélioration croissante de la productivité. Tout permet de penser que la société du futur sera intensive en travail, contrairement à ce que prédisent les oracles autoproclamés de la société sans travail.

La transition écologique, les énergies renouvelables, les programmes de transport collectifs, les projets de refondation urbaine et d’assainissement de l’environnement sont porteurs d’emplois nouveaux. Ce n’est pas le travail qui manque pour nourrir, habiller, équiper la population, explorer terre, mer et espace, etc ...

Un plein emploi qui, pour autant que nous le voulions, pourrait aller de pair avec une réduction collective du temps de travail pour que tous travaillent et travaillent mieux. 

Sous l’effet combiné d’une finance libéralisée, du libre-échange généralisé, de l’austérité salariale et de la contre-révolution fiscale, plus d’un quart de siècle de mesures ont mis à mal l’État social, mais il perdure, malgré les attaques dont il est l’objet.

C’est parce que la diminution des dépenses publiques a été érigée en priorité absolue des politiques néolibérales que le revenu de base inconditionnel est apparu.

Les restrictions des droits sociaux et des dépenses publiques, érigées en priorité absolue des politiques néolibérales ont nourri ses contre-réformes ; l’octroi d’un revenu inconditionnel s’inscrit bien dans cette tendance. Mais, loin de l’utopie imaginée par le collectif Charles Fourier, l’« allocation universelle » est un dispositif qui prendra progressivement la place des prestations sociales ; ses promoteurs actuels la justifie désormais ainsi, au nom de la simplification des procédures sociales, d’une efficacité supposée et ... de la diminution des dépenses publiques.

L’« allocation universelle » conduit à substituer l’égalité des chances à l’égalité des conditions, à occulter les inégalités sociales croissantes en se focalisant sur la pauvreté et en bradant le secteur public au profit du marché. L’abandon des droits sociaux nourrit la montée d’une extrême droite redoutable.

Pour échapper à cette absurdité, il revient maintenant et de manière urgente à la gauche d’imaginer l’État social au temps de la mondialisation, de renouer avec l’héritage émancipateur de l’après-guerre, de poursuivre ce qui a été entamé avec la naissance de l’État social, de radicaliser son héritage, de le pousser toujours plus loin et imaginer avec lui, et non pas contre lui, une société réellement égalitaire et démocratique.

« Contre l’allocation universelle » est un livre à 4 mains, publié chez Lux Editeur en versions papier et numérique.

Bibliographie

- « Pourquoi l’allocation universelle divise autant la gauche » par les Inrocks

- « Le revenu universel, un piège libéral ? » par Regards

- « Revenu de base, l’enfer pavé de bonnes intentions » par l’Humanité

- « Revenu de base ? Mauvaise réponse à de vraies questions »
par les dossiers Economie et Politique regroupant les contributions de 6 auteurs.

[1Formules d’emplois subsidiées par l’État [Note de Daniel Zamora

[2« Collectif Charles Fourier, « L’allocation universelle », La Revue nouvelle, n° 4, avril 1985, p. 345.

[3Peter Frase, « Stop Digging : The Case against Jobs », MR Zine, 25 juin 2011, http://mrzine.monthlyreview.org/2011/frase250611.html


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