La Bélogue
Le coût douloureux des réformes Schröder

Berlin et la Troïka doivent cesser d’asphyxier l’Europe

Allemagne modèle - Allemagne anti modèle
vendredi 7 mars 2014 par INVITES

Il serait à la fois tragique et ironique que, avec les meilleures intentions du monde et des moyens pacifiques cette fois, l’Allemagne soit, pour la troisième fois en un siècle, à l’origine de la ruine de l’ordre européen ", écrivait en 2012 Joschka Fischer, ancien ministre allemand des affaires étrangères. En ce début 2014, l’ordre européen ne s’est pas effondré, mais l’interrogation soulevée par Joschka Fischer n’en reste pas moins d’actualité. En privilégiant des politiques économiques trop restrictives, en cherchant à freiner l’action de la Banque centrale européenne (BCE) et en persistant à traîner des pieds sur tous les projets susceptibles de corriger les défauts structurels de la zone euro, la politique du gouvernement allemand continue à menacer l’avenir de la construction européenne.

Par Guillaume Duval - Rédacteur en chef d’" Alternatives économiques " - Point de vue publié dans Le Monde du 20 Février 2014.

Face à cela, les autorités françaises ont manifestement choisi de se plier aux desiderata d’Angela Merkel en espérant pouvoir ainsi l’amadouer et infléchir suffisamment le cours de sa politique avant qu’il ne soit trop tard.

C’est une politique qui n’est pas à la hauteur des risques et des enjeux.

Qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas parce que la zone euro devrait retrouver un petit peu de croissance cette année que la question de la survie de l’euro cessera de se poser. Cette faible lueur au fond du tunnel a toutes les chances d’aiguiser les tensions sociales et politiques. Ce n’est pas quand la crise s’aggrave que se produisent les explosions sociales : chacun cherche alors à préserver son emploi, sa famille, ses proches.

Quand, par contre, revient un peu de croissance, c’est à ce moment-là que les frustrations accumulées pendant la crise s’expriment : ceux qui ont vu leur pouvoir d’achat fondre veulent se rattraper tout de suite, ceux qui ont perdu leur emploi veulent en retrouver un sans attendre… Il n’est pas certain que les tensions les plus vives surviennent dans les pays de la périphérie :

- La France semble un bon candidat pour des crises majeures avec sa gauche très affaiblie et son extrême droite puissante, ses multiples groupes sociaux exaspérés et ses corps intermédiaires débordés.

- Mais c’est le cas également des Pays-Bas, où l’activité stagne depuis longtemps, qui n’arrivent pas à rétablir leurs finances publiques, où les tensions ethniques sont très fortes et l’extrême droite puissante.

Comment faire comprendre à nos voisins que la politique allemande mène et engage l’Europe ?

Joschka Fischer n’est pas le seul à tirer la sonnette d’alarme outre-Rhin. C’est le cas aussi du philosophe Jürgen Habermas, du sociologue Ulrich Beck ou encore de l’ancien chancelier Helmut Schmidt. Tous ont dénoncé à de multiples reprises la politique européenne menée par Angela Merkel depuis 2010. Il n’en reste pas moins que, sur ce terrain, la chancelière bénéficie du soutien de la grande majorité de ses concitoyens.

Nous sommes confrontés depuis quatre ans à une situation à proprement parler tragique vis-à-vis de l’opinion publique allemande. Les Allemands sont persuadés que c’est grâce aux réformes Schröder du début des années 2000 qu’ils s’en sortent moins mal que les autres aujourd’hui.

Ce n’est pas exact.

Ils bénéficient surtout d’une situation démographique qui leur a évité toute bulle immobilière, des avantages tirés de la chute du Mur et des délocalisations qu’elle a permis dans les pays à bas coût d’Europe centrale et d’une spécialisation en phase avec l’explosion de la demande des pays émergents.

Mais les allemands ne le voient pas ainsi.

L’austérité à la Schröder est un anti modèle

Les réformes Schröder ont été très douloureuses pour nos voisins.

Elles ont entraîné le développement de la précarité et des inégalités, des pertes d’emplois et de pouvoir d’achat, la fermeture de services publics et la dégradation des infrastructures…

C’est pourquoi, dans la crise de la zone euro, nos voisins ne peuvent pas accepter d’aider des pays en difficulté si leurs citoyens ne souffrent pas au moins autant qu’eux mêmes avec Gerhard Schröder : attitude compréhensible psychologiquement mais parfaitement suicidaire pour l’Europe.

Si la politique de Gerhard Schröder n’a pas eu de conséquences plus graves encore pour l’Allemagne et pour l’Europe, c’est uniquement parce que nos voisins étaient seuls à la mener à l’époque.

Si on s’y met tous ensemble, on obtient le résultat dramatique de ces dernières années…

Comment faire comprendre à nos voisins que cette politique nous mène dans le mur ?

D’abord en leur parlant clairement.

La vraie amitié ne peut pas continuer à être celle des faux-semblants. Mais il ne faut pas se tromper de message. Cela n’a aucun sens de reprocher à Angela Merkel de mener une politique égoïste : pourquoi une dirigeante politique devrait-elle privilégier les intérêts des citoyens d’autres pays plutôt que ceux de ses électeurs ? Le vrai reproche que l’on peut et que l’on doit lui faire, c’est de mener une politique contraire aux véritables intérêts de l’Allemagne et des Allemands.

En asphyxiant l’économie de ses voisins, elle pénalise l’industrie allemande qui ne trouvera pas toujours des débouchés de substitution dans des pays émergents, dont la croissance marque le pas.

En maintenant l’Europe au bord de la déflation, elle empêche les pays en crise de se désendetter. Or les Allemands, du fait de leurs excédents commerciaux, placent une grande partie de leur épargne hors d’Allemagne et majoritairement en Europe.

Avec la politique voulue par le gouvernement allemand, il n’y aura bientôt plus d’autre choix que d’annuler massivement les dettes des pays en crise et ce seront au premier chef les épargnants allemands qui en subiront les conséquences.

Un tel discours peut-il être entendu outre-Rhin ? Je le crois. Aujourd’hui plus qu’il y a un an ou deux.

La conscience des dégâts causés au projet européen par la politique d’Angela Merkel, la conscience de l’image très dégradée de leur pays chez ses voisins, ont beaucoup progressé en Allemagne.

Les Allemands sont soucieux de ne pas donner raison à la prophétie de Joschka Fischer. Il faut profiter sans tarder du changement d’alliance opéré par la chancelière, enfin débarrassée des ultralibéraux devenus eurosceptiques du Parti libéral (FDP) au profit d’un Parti social-démocrate (SPD) nettement plus pro-européen.

Sur le même sujet :

- Berlin ne pratique pas le dumping social par Suzanne Wasum-Rainer, Ambassadrice d’Allemagne n France sur Le Monde, 22 Nov 2013

- La folle course à la compétitivité des Européens sur Le Monde, 6 mars 2014, par Anne EVENO


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