La Bélogue
Le nucléaire en Israel et en Iran -

Ce qui doit être dit

Par Günter Grass
samedi 7 avril 2012 par INVITES

Günter Grass est écrivain, artiste et intellectuel allemand, prix Nobel de littérature en 1999. Il se trouve ces jours-ci au centre d’une controverse qui agite le monde politique et littéraire en Europe et aux Etats-Unis, à l’occasion de la publication début avril d’un poème en prose, intitulé « Ce qui doit être dit ». Dans ce texte l’auteur du ‘‘Tambour’’ accuse l’Etat d’Israël de constituer une menace sérieuse pour la paix dans le monde. Grass a choisi l’écriture poétique pour briser l’omerta généralisée qui entoure le soutien inconditionnel de l’Allemagne fédérale à l’Etat hébreu comme forme d’expiation de ses fautes passées.

Pourquoi dois-je garder si longtemps le silence

Sur ce qui est manifeste et auquel on a eu recours

Dans des jeux de guerre, au terme de laquelle, nous survivants

Finissons comme des notes de bas de page.

Sur ce prétendu droit d’attaque préventive

Qui pourrait anéantir le peuple iranien,

Soumis et conduit à la joie organisée par un fanfaron,

Parce qu’on soupçonne dans sa juridiction

La fabrication d’une bombe atomique.

Mais, pourquoi m’abstiendrais-je de citer cet autre pays

Où depuis des années – bien que tenu secret –

On possède l’arme nucléaire développée,

En dehors de tout contrôle, puisque

Inaccessible à toute inspection ?

Le silence unanime sur cette question

Auquel obéit mon propre silence

Je le ressens comme un mensonge pesant.

Et contrainte qui menace aussitôt de frapper

Quiconque refuse de s’y plier,

De l’habituel verdict d’« Antisémitisme ».

Maintenant, parce que mon pays,

Accablé et réprouvé maintes et maintes fois

Pour des crimes spécifiques

Sans aucun équivalent,

A nouveau et par routine,

Bien que d’office considéré comme réparation,

Va livrer à Israël un autre sous-marin

Capable de lancer des missiles destructeurs

Sur l’endroit où personne n’a prouvée

L’existence d’une seule bombe.

Même si on voulait fournir comme preuve la crainte…

Je dis ce qui doit être dit.

Pourquoi m’être-tu trop longtemps ?

Parce que je croyais que mon origine

Marquée d’un stigmate indélébile,

M’interdisait d’attribuer ce fait, tout à fait évident.

Au pays d’Israël, auquel je suis lié

Et désire le rester.

Pourquoi ne le dis-je que maintenant,

Vieillissant et avec mon encre ultime ;

Israël puissance atomique menace

La paix déjà fragile dans le monde .

Parce qu’il faut dire ce qui doit être dit

Maintenant, car demain il sera trop tard.

Pourquoi – déjà suffisamment incriminés comme Allemands –

Prendrons-nous le risque de devenir complices d’un crime

Annoncé, où notre part de culpabilité

Ne pourra disparaître

Par aucune des excuses habituelles ?

J’avoue : je ne me tairai plus.

Parce que j’en ai assez

De l’hypocrisie de l’Occident.

Et on peut espérer

Que beaucoup se libèrent aussi de leur silence,

Et exigent de l’auteur de cette menace avérée

Qu’il renonce à l’usage de la force,

Et insistent pour que ces deux pays acceptent

Le contrôle permanent et sans entraves

Par une instance internationale

De la puissance atomique israélienne

et des installations nucléaires iraniennes.

Alors seulement, nous pourrions aider tout le monde,

Israéliens et Palestiniens,

Et tous les êtres humains qui dans cette région

Habitée par la folie

Vivent côte-à-côte dans l’inimitié,

A se détester réciproquement.

Et nous aider enfin nous-mêmes aussi.

Ce poème de Günter Grass a été traduit en français par Abdelatif Ben Salem et publié en VF par le site Kapitalism.com


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