La Bélogue
Valeur d’usage versus valeur monétaire

Comment les contenus des utilisateurs menacent le capitalisme ?

jeudi 15 mars 2012 par INVITES

“Ce qui est important, explique Bauwens, c’est que Facebook n’est pas un phénomène isolé, mais participe à une tendance plus lourde de notre société : une croissance exponentielle de la valeur d’usage produite par le public. Il est important de comprendre que c’est là un énorme problème pour un système capitaliste, mais aussi pour le travail tel que nous le concevons traditionnellement.

Les marchés peuvent être définis comme une manière de répartir des ressources rares. Le capitalisme, ce n’est pas seulement un système de répartition de la rareté, c’est aussi un système de production de la rareté, qui ne permet l’accumulation du capital qu’au prix d’une reproduction et d’un développement des conditions de la rareté.

Où il n’y a pas de tension entre l’offre et la demande, il ne peut pas y avoir de marché et d’accumulation du capital.

Et ce que nous faisons dans les réseaux, en produisant des entités pour le moment intangibles comme de la connaissance, des logiciels et du design (c’est-à-dire ce que nous faisons dans Facebook, dans Google, mais aussi dans Wikipédia), c’est de créer une abondance d’information et de connaissance.

Et cela ne peut pas être traduit directement en valeur d’échange, parce qu’il n’y a plus aucune rareté, c’est trop abondant. Et cette activité, de surcroît, est fournie par des travailleurs de la connaissance, dont les rangs grossissent régulièrement.

Cette offre surabondante menace de précariser les emplois de ces travailleurs de la connaissance. D’où un exode croissant des forces productives en dehors du système de monétisation existant.

Dans le passé, à chaque fois qu’un tel exode a eu lieu – les esclaves dans l’Empire romain en déclin ou les serfs à la fin du Moyen-Age – cela a créé les conditions de bouleversements majeurs pour l’économie et la société.

Le problème est le suivant : sur Internet, la collaboration a permis la création de valeur d’usage d’une manière qui dépasse de beaucoup le fonctionnement normal de notre système économique.

Normalement, les augmentations de la productivité sont d’une manière ou d’une autre récompensées, et ces récompenses permettent aux consommateurs d’augmenter leurs revenus et d’acheter des produits. Mais cela n’a plus cours aujourd’hui.

Les usagers de Facebook et de Google créent de la valeur commerciale pour ces plateformes, mais en aucun cas ils ne sont récompensés pour leur création de valeur. Comme ce qu’ils créent n’a pas d’existence sur le marché des biens rares, ces créateurs de valeur ne perçoivent aucun revenu.

Les plateformes des médias sociaux ouvrent une faille importante dans notre système économique.

Nous devons relier cette économie sociale émergente, fondée sur l’expression créative partagée, avec le champ de la production commune entre pairs, telle qu’elle s’exprime dans l’économie de l’open source et du “fair use”, que l’on estime à 1/6e du PIB américain. Même si l’économie open source est devenue la manière par défaut de créer des logiciels, même si cela créé des entreprises dont les revenus peuvent dépasser le milliard de dollars, l’effet final est encore déflationniste. On estime que l’open source enlève chaque année 60 milliards de dollars au secteur propriétaire.

L’économie open source détruit donc plus de valeur qu’elle n’en créé. Même si la valeur d’usage explose, la valeur monétaire décroît.”

Bauwens constate ensuite que ce phénomène ne se limite pas à la connaissance et au logiciel, une telle tendance commence à émerger dans la production de biens manufacturés.

D’où une série de questions qu’il pose :

De telles évolutions sont bonnes pour la planète et pour l’humanité, mais la vraie question est :
- sont-elles bonnes pour le capitalisme ?
- Que se passe-t-il pour le capitalisme si, à grande échelle, les échanges se font sur le modèle des médias sociaux, si la production se fait sur le modèle des communs ?
- Que se passe-t-il si une part toujours plus grande de notre temps est consacrée à la production de la valeur d’usage, – une fraction seulement restant pour créer de la valeur monétaire -, mais qu’aucun revenu substantiel n’est perçu par les producteurs de cette valeur d’usage ?

La crise financière entamée en 2008, loin de diminuer notre enthousiasme pour le partage et la production entre pairs, est un accélérateur pour l’adoption de ces pratiques.

Ce n’est pas seulement un problème pour des travailleurs de plus en plus précaires, c’est un problème pour le capitalisme lui-même, qui voit s’assécher ses chances d’accumulation et d’expansion.

Le monde n’a pas seulement à faire face à une crise globale des ressources, mais il est devant une crise de développement, car les créateurs de valeur sont de moins en moins rémunérés.

L’économie de la connaissance tourne à la chimère, car ce qui est abondant ne peut pas soutenir les dynamiques de marché. Nous avons donc une croissance exponentielle de la création de valeur d’usage, mais avec une croissance de la valeur monétaire qui est seulement linéaire.

Si les travailleurs perçoivent de moins en moins de revenus, qui achètera les biens vendus par les entreprises ?

Voilà la crise de valeur à laquelle l’humanité fait face.

C’est un défi aussi important que le changement climatique ou l’augmentation des inégalités sociales. L’effondrement de 2008 n’est qu’une préfiguration de cette crise. Existe-t-il une solution ? Oui, mais elle induit une adaptation du capitalisme à la production entre pairs, ce qui ouvrirait la voie à un dépassement du capitalisme.”


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