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| La mort
est plus forte que l’amour, Mais l’amour est plus fort que la mort. Wladimir Jankelevitch |
Printemps 2009 | ||
| Anne-Marie, | |||
| Après
un long silence, je réponds à ton dernier message, celui
de novembre 2007 où tu disais que ton moral restait au beau fixe
et où tu me souhaitais bonne chance. Sache que ton bon vœu
est exaucé. Je ne savais comment
je m’acquitterai de cette dette, mais il fallait que cela soit
un sursaut de vie pour compenser ta mort et son injustice ; pour, qu’après
la victoire de la mort, vienne celle de la vie. Alors, pour que la bataille
de la vie puisse reprendre son cours sans s’abîmer dans
la défaite, j’ai appelé à mon secours l’ami
Wladimir qui m’inspire toujours autant, comme tu as su le faire
aussi, à ta manière, de ton vivant. Et puis, le temps passant, après quelques esquisses, s’est précisée peu à peu la forme que prendrait cette dette. Ce serait celle d’une simple lettre en réponse à ton dernier message. Je veux rendre les
honneurs au petit soldat de la vie que tu as été et qui
a combattu, vaillamment, pour exister pleinement. Et je veux rendre
aussi honneur à ton optimisme, à ta gaieté, à
ta générosité, et à bien d’autres
choses qui ont fait, à mes yeux, tes différences et tes
distinctions. J’adopte dans cette lettre la forme du récit au présent et du tutoiement, car si tu n’es plus présente à la vie, tu l’es toujours dans la mienne, par ton souvenir.
Le désir que nous portions et qui nous a rassemblé était de vivre en paix, en bonne compagnie, c’est-à-dire en bonne intelligence et dans le respect, la liberté, l’amitié et l’amour de chacun, ce à quoi je pense que nous sommes assez bien parvenus, même si ce ne fut pas toujours simple. Nous avons vécu
et inventé une relation que je vois comme équitable. Ce fut là
notre alchimie, celle qui magnifie la vie et transmute le quotidien
ordinaire en héroïsme. |
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PERET, avec un seul R, m’as tu dit lorsque tu te présentas à moi: c’est qu’il y a PERET, avec un R, et PERRET avec deux R, et ce n’est pas du tout pareil, précisas-tu malicieusement. Alors que je m’informais,
sans trop de détours, de ton adresse et de ton téléphone,
c’est ainsi que tu me fis savoir, dès les tous premiers
instants de notre rencontre, cette singularité patronymique à
laquelle tu paraissais tellement tenir. Anne-Marie était une ardennaise, une vraie de vraie. |
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| Anne-Marie en 1988 |
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Tu
hésitas longtemps, lorsque tu fus amenée à choisir
un lieu de vie personnel et à vouloir acheter un appartement.
Charleville ? Sedan ? Sedan l’emporta non sans regrets. Tu m’appris
que tu exerçais le métier d’institutrice en maternelle
depuis ton entrée dans la carrière, que tu avais passé
ton Mai 68 à la clinique, à accoucher de ton fils aîné
et à t'entrainer au maternage, que tu n’avais jamais voulu
prendre des galons de «Commandante en chef», et que tu comptais
bien rester ainsi, jusqu’à la retraite, en maternelle,
seule maîtresse à bord après dieu. Au fil des rencontres,
je fis aussi, peu à peu, la découverte que tu étais
une reine de la gaffe. Je crois que tu en jouais un peu pour ajouter
à la bonne humeur des rencontres et augmenter ta réputation
en la matière. D’ailleurs, ta renommée de gaffeuse
était faite et grande puisqu’elle allait bien au delà
des Ardennes, certains parmi de tes proches, ayant migré en Ile
de France, en Normandie, en Ardèche et même jusqu’en
Languedoc et Charente, contribuant ainsi à répandre ta
légende sur l’ensemble des Gaules. Il y eut aussi la découverte d’une fragilité qui se manifestait parfois, toujours avec une sorte de légèreté et de discrétion, voire de pudeur; étourdissements furtifs, mais répétés, légers malaises que tu appelais tes étoiles ; une pause, une pression plus forte sur mon bras où sur la main donnée, quelques secondes d’immobilité ; la vie se fige un instant … et puis la vie repart, accompagnée d’un « c’est fini » rassuré et rassurant. Cette découverte de toi, c’était il y a 20 ans. |
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Nous luttons pour la vie Paul Eluard |
Nous
nous étions rencontrés lors d’un séminaire
de la Ligue de l’Enseignement sur le thème de « l’Education
à la Paix ». J’ai aimé
les circonstances de cette rencontre placée sous le signe de
la paix. Elles ont donné beaucoup de sens à notre rencontre
et aux années qui la suivirent. Elles m’inspirent encore
à l’heure où j’ai à apprivoiser ta
mort, pour poursuivre sur le chemin de la vie qui me reste ouvert, et
sur celui des souvenirs où je sais te trouver désormais. Et ce qui devait
arriver arriva, et ce fut très bien ainsi. |
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Tu
racontas ces moments, en forme de poème auquel tu donnas le nom
d’Escapade. Les voici. |
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ESCAPADE Je vais
te raconter l’histoire |
ESPERANCE Paul |
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Avec le temps, je me suis aperçu combien le mot d’ « escapade » prenait de sens dans ta vie, et combien il fut aussi fondateur dans notre existence, car j’en devins très vite un ardent partisan. Ces escapades étaient vitales pour toi, pour moi aussi. Elles étaient ton oxygène et le mien. Ta vie s’en est allée l’année où tu y as renoncé. Ainsi, nous sommes restés fidèles de longues années aux escapades de fin de semaine, à Reims, ville à mi parcours entre les Ardennes et l’Ile de France. Et c’est là aussi que nous nous sommes rencontrés pour la dernière fois, en mars 2007, année dont tu ne vis pas la fin. Ces escapades étaient devenues, avec le temps, des rituels que nous nous sommes plus à dérouler, aussi souvent que nous le désirions et le pouvions : magasinage aux « Aubaines », séance de cinéma, nuit et petit déjeuner au Formule 1 de Tinqueux, des flâneries sur la place centrale de Reims, un chinois, … une promenade vers le parvis de la cathédrale, le passage du porche, la pièce donnée à ceux qui y tendent la main, flânerie dans la nef, et toujours, le rituel du cierge. Tu te disais plutôt
agnostique et ta philosophie de l’existence t’amenait à
prendre une distance marquée d’avec tes sources religieuses,
ce que je partageais pleinement avec toi. Et puis nous parcourions dans une forme de concentration et de méditation les travées de la cathédrale, en admirant l’architecture, les vitraux, les sculptures de ce témoin resplendissant d’un passé médiéval si lointain, et pourtant si paradoxalement présent et envahissant dans notre quotidien. |
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1989 - La citoyenne Anne-Marie en compagnie de quelques autres citoyens commémore le bicentenaire de la révolution française |
Si
nous étions encore du même coté du chemin de la
vie, tu percevrais avec moi, le grand retour des féodalités
qui explosent, aujourd’hui, dans les crises financières
et économiques que la cupidité des puissants de ce monde
inflige aux humains. |
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Ce qui nous a beaucoup rapproché aussi, c’est que nous étions l’un et l’autre amoureux des idéaux de liberté, d’égalité, de fraternité portés par la république ; ayant, à quelques mois près, le même age, nos esprits furent formés, alimentés et fortifiés aux mêmes rêves de justice et de prospérité de l’après guerre, puis soumis aux mêmes mouvements de flux et reflux des libertés, au gré des féroces appétits féodaux, qui, inlassablement, naissent et renaissent, pour s’emparer des territoires ou des marchés, de la sueur et de la substance même des peuples. Et nous y réagissions assez pareillement. Il y avait en toi
de la révolte. Nous nous sommes aidés, autant que nous avons pu le faire, l’un comme l’autre, à supporter les temps mauvais. Parmi les escapades
mémorables, il y eut aussi tes premiers voyages automobiles vers
La Celle Les Bordes. La mise au point du trajet fut laborieuse, obstinée
et heureusement couronnée de succès. C’est que le
trajet Sedan - La Celle Les Bordes, située au fin fond des Yvelines,
n’est pas si simple à décrire ni à suivre
sans se tromper, au moins dans le tronçon final en Ile de France.
Tu m’as aussi
toujours étonné avec ta manière si particulière
de bricoler : pas de logique apparente dans la méthode, de multiples
essais erreurs, et puis finalement, maladresse après maladresse,
réussite paradoxale au hasard de tes essais multipliés,
tu forçais un destin, une réussite improbable. A la réflexion, cette habileté là ressemblait à la façon dont tu entreprenais et déroulais tes navigations automobiles, elles aussi hasardeuses, ainsi qu'à la manière dont tu t’activais dans l’espace restreint de « Sweet Mama », le camping car. Besoin de quelque
chose ? Tu ouvrais une des nombreuses portes donnant sur les rangements.
Immanquablement tu ne la refermais pas, et tout aussi immanquablement
tu t’y cognais dans les secondes qui suivaient. Devant cette multiplication
des plaies et des bosses, je dus alors m’improviser « garde
du corps », du tien, et veiller à refermer les portes plus
promptement que tu ne t’y heurtais.
Le scénario
que nous avions imaginé était le suivant. Devant la terrasse
d’un café empli de consommateurs, arrive un musicien de
rue qui s’installe avec sa guitare et pose une sébile et
une pancarte portant la mention « Pour les Chômeurs ».
Il chante alors, horriblement mal et faux, une complainte assez affligeante
en s’accompagnant d’une guitare qu’il gratte abominablement.
Des gens passent ; certains, attendris, jettent leur pièce dans
la sébile, d’autres passent sans se détourner, voire
fusillent du regard le pitoyable guitariste chômeur . Rideau. |
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Quéribus, 1991, au sommet, et au pied
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« Sweet Mama » nous a permis bien d’autres escapades.
Nous avons parcouru, été comme hiver, et découvert, à la recherche d’escales sauvages, bien des régions de France, et particulièrement la Bretagne, la Charente et les Ardennes ; nous nous sommes aussi échappés de l’hexagone, vers la Belgique, la Hollande, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal.
Brave Sweet Mama |
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Ton opération
chirurgicale, à cœur ouvert, pour la pose d’une valve
cardiaque dont l’issue heureuse a prolongé ton existence
d’une dizaine d’années. Je me souviens toujours de
ma visite à l’hôpital de Reims le lendemain de ton
opération. Je fus invité à me rendre dans une pièce
munie d’un écran de télévision et je vis
bientôt apparaître sur cet écran, en noir et blanc
je crois, superposé à un environnement de perfusions et
de moniteurs, ton visage qui restait souriant, et tes mots, un peu lents
et essoufflés. Et puis il y a eu,
plus tard, les maladies qui nous ont frappé, tous deux, la même
année 2003. Pour moi, mes reins se mirent en grève générale cette même année 2003, et je dus entrer en dialyse, contraint, ce qui, de prime abord, me révolta pendant quelques mois, au point que je n’attendais plus la paix que par la fin de la vie. Et puis, l’instinct
de survie, le retour de la combativité, l’espoir d’une
greffe et les secours de la fameuse méthode du bon docteur Coué
m’aidèrent à vivre et à supporter l’enfermement
dans la dialyse, en m’évitant la souffrance des vaines
révoltes. Le prix à payer fut celui d’un isolement
et d’une routine dans laquelle les séances de dialyse ponctuent
le temps, comme les saisons ponctuent l’année; mais à
un rythme accéléré qui, paradoxalement, ralentit
le temps jusqu’à presque l’arrêter. |
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Pour
te dire autrement et te faire sentir ce que fut le temps de la dialyse
pour moi, je paraphrase volontiers Anacharsis, philosophe scythe devenu
grec, qui disait ces mots restés célèbres : Ta mort, le 20 Novembre 2007, a clos radicalement en moi la querelle qui, cette année là, nous avait agité, troublé et apporté à l’un comme à l’autre, ses souffrances propres. Elle m'a rapproché de toi. |
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| 2005 en Tunisie | |||
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Cette querelle
débuta quand vinrent s’ajouter, à nos propres inquiétudes
liées à nos défaillances de santé, des soucis
familiaux auxquels tu étais malheureusement soumise, assez régulièrement,
et qu’il te fallait bien supporter, sans perspective réelle
d’en voir un jour la fin. C’est ici
que tu m’expliquas t’être rogné les ailes et
que c’était très dur à vivre pour toi, mais
que tu l’avais fait par devoir et par nostalgie. Et puis, tu as quitté la vie, et je me suis attaché à poursuivre seul sur ce chemin de la paix où nous nous étions rencontrés, où nous nous étions plus, et où nous nous étions unis de mille façons. Le fil des messages internet s’est interrompu le 16 novembre, sur ces mots « Bonne chance à toi. A marie », quatre jours avant que la mort ne s’empare de toi. Alors j’ai relié entre eux, chronologiquement, tous ces petits messages, témoins de nos pensées et de nos échanges, pour en faire une longue chaîne et rendre visible et présente la longue conversation qu’ils ont formée, l’un après l’autre, cette année là. Pour te retenir encore un peu, et réparer la confiance que nos souffrances avaient un temps endommagée, j’ai lu et relu les mots échangés lors de cette année terrible, jusqu’à ce qu’ils m’apportent la compréhension dont je ressentais un impérieux besoin, mais qui m’avait échappée et dont mon intuition me disait aussi qu’elle était là, à ma portée, enfouie sous tes mots et les miens. Je sais que tu aimais
lire mes lettres, et puis aussi, ce que j’avais écrit sur
le web ; tu me l’as dit à plusieurs reprises. A mon tour,
je veux te dire que j’aime les petits mots que tu m’as adressés
cette année, avec persévérance, car même
s’ils furent porteurs de colères, ils étaient en
même temps, signes de vie et porteurs de respect et d’amitié.
Ils m’ont aidé à percer la cuirasse et les fortifications
que nos souffrances et douleurs avaient érigées entre
nous. C’est ainsi que j’ai déposé les armes
à mon tour et retrouvé le chemin de la paix. Fin 2007, événement
rare, une salve de cinq ou six camarades de dialyse est déclarée
bonne pour la greffe, en l’espace de deux ou trois mois. Tous
ces camarades de galère étaient bien moins anciens que
moi dans l’attente de greffe. En Octobre 2008,
j’ai été greffé après 58 mois d’attente
et 760 séances de dialyse, presque 5 années solaires,
soit 253 années dialyses, puisque l’année dialyse,
dans mon système de comptage, correspond à une semaine
solaire. Tu es toujours pour moi la «fiancée du vent», du nom de cette fleur des steppes dont parlait Wladimir, «qui pousse dans le sable des racines si superficielles que le moindre vent l’emporte». Morte et vivante
à la fois, te voilà devenue marin, en quelque sorte. Donne le bonjour au père Wladimir si tu le vois, et remercie le de ma part pour les secours qu’il m’a apportés et pour les emprunts que je lui fais. Paul
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Le vrai tombeau des morts, |
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