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40 propositions de la CIMADE

Inventer une politique d’hospitalité

Pour un retournement des politiques actuelles d’inhospitalité
jeudi 16 février 2012 par INVITES

Il y a deux millénaires et demi, le livre du Lévitique formulait cet admirable commandement, qu’il attribuait à Dieu parlant à Moïse : “Quand un étranger viendra s’installer dans votre pays, ne l’exploitez pas ; au contraire, traitez-le comme s’il était l’un de vos compatriotes : vous devez l’aimer comme vous-mêmes. Rappelez vous que vous avez aussi été des étrangers en Égypte”. Depuis l’apparition de l’espèce humaine, les groupes humains n’ont pas cessé de se déplacer à la surface de la Terre, se l’appropriant toute entière. Tout le monde vient “d’ailleurs”, tout le monde va “ailleurs”, c’est pourquoi l’étranger d’aujourd’hui tout comme celui d’hier ou d’avant-hier est, lui aussi, chez lui ici.

Comme en écho, La Cimade a inscrit son action sous la proclamation symbolique qu’« il n’y a pas d’étrangers sur cette terre » ! Ce slogan prend l’exact contre-pied des lois d’inhospitalité actuellement en vigueur.

C’est à une “conversion” du regard entraînant un véritable retournement des politiques qu’il nous faut appeler sans relâche, en nous appuyant sur la réalité des faits, sur les leçons tirées de nos pratiques de terrain et sur l’affirmation de nos valeurs.

- La réalité des faits, c’est la réalité des migrations qui ne sont plus ce qu’elles étaient, il y a vingt ans… Les profils des migrants, leurs parcours, leurs projets, leurs désirs ont changé. Les pratiques de mobilité, d’allers et retours des migrants, qui se développent sans cesse, ont transformé les données du phénomène migratoire. La réalité des faits, c’est aussi la reconnaissance d’une société française elle-même transformée, profondément métissée sans retour en arrière possible.

- Les leçons tirées de nos pratiques sur le terrain nous enseignent que ce sont la précarité des statuts, les situations de non-droit, les pratiques restrictives et répressives des administrations qui fabriquent de la « clandestinité ». Outre qu’elles créent du malheur, de l’insécurité et de la vulnérabilité chez les étrangers, elles affectent désastreusement le tissu social dans son ensemble.

- L’affirmation de nos valeurs nous conduit à invoquer les principes fondamentaux de l’éthique politique que sont l’obligation d’hospitalité, l’accueil de l’autre, la solidarité avec le vulnérable, l’ouverture de la Cité à l’exclu, la revendication de l’égalité des droits.

Une démarche en tension entre utopie et réforme

Notre démarche assume délibérément une tension dynamique entre l’utopie – registre du souhaitable – et la réforme – registre du possible.

Pour ne prendre qu’un exemple : non, nous ne prônons pas la liberté de circulation et d’installation pour tous, tout de suite ; non, nous ne légitimons pas non plus la logique de contrôle des flux migratoires qui prévaut actuellement.

Le texte se situe hors de ce débat antagoniste, passionnel, inutile et sans issue, et propose au contraire de tendre vers un droit universel à la liberté de circulation et d’installation tout en prenant en compte la nécessité de procéder par étapes. Ceci comporte des règles au niveau des États dont
la souveraineté devra être respectée aussi longtemps que ne sera pas instaurée une gouvernance démocratique mondiale de la planète. Nous savons que ce droit de l’Homme là ne sera pas effectif avant bien longtemps, mais il ne pourra le devenir un jour que parce qu’il aura été explicitement posé dès aujourd’hui en pleine lumière. Comme l’écrivait Max
Weber : “Les hommes n’auraient jamais atteint le possible en ce monde s’ils ne s’étaient pas attaqués obstinément et continûment à l’impossible”.

Ce mouvement en tension dynamique a été assumé par La Cimade dans toute son histoire, depuis sa naissance et son action dans les camps d’internement : il l’est tout aussi fermement aujourd’hui.

Éthique de conviction et éthique de responsabilité

En effet, depuis 1939, La Cimade est dans l’action au quotidien, aux côtés des étrangers. Son engagement se nourrit de l’affirmation que l’éthique de conviction est compatible avec l’éthique de responsabilité : son action se déploie précisément dans l’espace d’intersection de ces deux éthiques. Aussi doit-elle traduire dans des propositions concrètes à la fois la réalité des faits, les leçons de sa pratique de terrain et l’affirmation de ses valeurs.

Un contexte de crises et de peurs

Ce texte se situe dans un contexte historique et politique qui se caractérise principalement par trois aspects :

- un contexte international marqué par une mondialisation en crise : crise économique et financière, crises sociales, crise démographique, crises politiques de régimes corrompus, générant des mouvements migratoires aux origines complexes.

- un contexte européen affecté par ces crises multiples où les valeurs fondatrices de l’Union européenne se trouvent mises à mal par des politiques de repli, de méfiance et de rejet des migrants venus d’autres continents, porteurs d’autres cultures, d’autres religions et par la montée des populismes.

- un contexte national, enfin, où la question de l’immigration est constamment instrumentalisée à des fins politiques et où certains secteurs de l’opinion publique, inquiets pour leur propre avenir, sont influencés par les discours sécuritaires stigmatisant les étrangers, et se révèlent sensibles à l’islamophobie. Or une politique d’immigration ne peut pas être isolée des politiques économiques et sociales nationales et, plus précisément, des politiques de lutte contre les inégalités qui concernent l’ensemble des catégories sociales, qu’il s’agisse de l’emploi, de l’éducation, du logement, de la ville, etc. Il faut aller plus loin, toujours plus loin, dans le refus du fantasme d’un danger d’invasion, dans le refus d’une prétendue nationalité du sang, dans le refus de l’égoïsme national, dans le refus de la défiance à l’égard de l’étranger et de la peur de l’autre. Mais en n’oubliant pas que ces peurs, qui sont de partout et de toujours, sont réellement très présentes en France depuis une trentaine d’années et qu’elles se nourrissent aujourd’hui des inquiétudes nées de la crise économique et de ses effets sociaux (le chômage, l’insécurité, la désocialisation), la crise de l’État-Nation et la crise de la représentation politique.

Trois socles : Mobilité, Hospitalité, Citoyenneté

- La mobilité internationale d’un nombre limité d’hommes et de femmes a toujours existé (elle ne concerne aujourd’hui que 3 % de la population mondiale). Elle est aujourd’hui une donnée banale de la mondialisation. C’est un fait social ordinaire et incontournable et le droit à la mobilité, englobant le droit de circulation et d’installation, doit être revendiqué pour tous.

- L’hospitalité n’est pas synonyme d’aide ou de charité : elle signifie accueil de l’autre. L’autre, l’étranger, ne doit pas être considéré non comme un “débarquant”, un être assigné aux marges de la société, exploitable et exploité, mais comme un être humain au parcours intelligible, qui prend
ici sa part à la vie de la Cité. Un être détenteur de droits à qui il s’agit d’assurer un statut et une stabilité d’existence dans le respect des principes fondamentaux du vivre ensemble.

- La citoyenneté, comme l’intégration, est une construction de tous les jours. Construire un vivre ensemble qui repose sur les principes d’égalité des droits et des devoirs, de reconnaissance des diversités, de solidarité, de lutte contre les discriminations et le racisme et de laïcité : telles sont les conditions d’une citoyenneté active et d’une démocratie en bonne santé.

Inventer une politique d’hospitalité n’est pas une utopie !

Construisons le temps des hôtes, de l’hospitalité non comme une philanthropie mais comme un droit, ainsi que l’écrivait Kant. « Le droit pour l’étranger à son arrivée sur le territoire d’un autre, de ne pas être traité par lui en ennemi… en vertu du droit de la commune possession de la surface de la terre sur laquelle, puisqu’elle est sphérique, [les hommes] ne peuvent se disperser à l’infini, mais doivent finalement se supporter les uns les autres ».

Une pétition est en ligne pour soutenir ces propositions

L’état de lieux 2012 des migrations

5 directions, 40 propositions,

- Pour un droit à la mobilité pour tous : La mobilité des êtres humains est un fait social normal, ordinaire, aussi nécessaire qu’irréductible.

- Pour un devoir de protection des demandeurs d’asile : Respecter l’esprit et la lettre de la convention de Genève sur les réfugiés :

- Pour un principe et des pratiques d’hospitalité : Le droit à “aller et venir” et à s’installer durablement doit être fondé sur les droits fondamentaux attachés à toute personne

- Contre la politique d’enfermement et d’éloignement forcé : Mettre fin à la banalisation progressive de l’enfermement administratif des étrangers.

- Pour construire un vivre ensemble entre citoyens : Une politique d’intégration et de citoyenneté repose sur les principes d’égalité des droits, de solidarité, de reconnaissance des diversités et de laïcité dans le respect des croyances de chacun. Elle doit être fondée sur la justice, le respect et la confiance, elle doit viser à établir une citoyenneté conçue comme une relation de réciprocité.


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