2017 - Babord Toute

Mélenchon a intégré la tradition anti-totalitaire

mercredi 19 avril 2017 par INVITES

Jean-Luc Mélenchon voulait faire de sa campagne un exercice d’« éducation populaire ». Dans leur style, ses adversaires les plus acharnés l’ont pris au mot. Grâce à eux, les Français en âge d’avoir vécu cette période peuvent se remémorer les cris d’alarme proférés à l’approche du 10 mai 1981. Les plus jeunes découvrent ce qui arrive lorsque la main visible de l’Etat se rapproche dangereusement de la répartition des dividendes.

- A la « une » du Figaro ou chez les prophètes de la City, rien moins que la promesse de l’apocalypse.
- Les progrès ne sont pas moindres en géopolitique qu’en histoire : le journal de 20 heures investigue sur une « alliance bolivarienne » qui avait rarement l’honneur des gros titres.
- Les électeurs apprennent les risques inhérents à la conférence sur les frontières proposées par le candidat, et que l’on compare avec les accords de Munich, où la France a abandonné la Tchécoslovaquie à l’expansionnisme hitlérien.
- Une fois le point Godwin atteint, on peut encore aller plus à l’est : il n’y a plus, officiellement, de kremlinologues, mais le mot valise « Kremlin » (dont Mélenchon serait évidemment le porte-voix) sort du purgatoire où l’avait placé l’effondrement du bloc soviétique.

L’emballement des sondages à quelques encablures du premier tour n’est pas propice à une pédagogie nuancée. Dans l’urgence, on présente les choix géopolitiques de Mélenchon (sans aucun doute discutables) comme des choix de société. Sous prétexte qu’il propose d’établir des liens diplomatiques étroits avec ces pays, on prétend qu’il veut faire Cuba ou la Russie en France. Nicolas Sarkozy, François Hollande et les candidats qui prennent leur suite dans cette élection ont fait des choix stratégiques opposés en privilégiant les accords avec le Qatar et l’Arabie saoudite. Il est rare que l’on en conclue à leur volonté d’imposer le wahhabisme en France.

L’opposition de la CFDT et du Medef

En plus de l’histoire et des relations internationales, la percée de Mélenchon dans les sondages a popularisé des concepts empruntés à la philosophie politique.

Ainsi, Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, a-t-il affirmé que le programme de La France insoumise était de nature « assez totalitaire ». Sur le même sujet, Pierre Gattaz avait parlé quelques jours auparavant de « désolation », utilisant par hasard un terme employé par Hannah Arendt pour décrire l’effondrement des solidarités humaines sous les régimes totalitaires. Le dialogue social produit parfois des effets inattendus.

Il fut un temps où la CFDT accomplissait un effort salutaire pour définir sérieusement le totalitarisme. Dans les années 1970, la deuxième gauche analysait les réactions les plus violentes à l’incertitude démocratique : identification de l’Etat et du parti, criminalisation du conflit, négation du droit par une bureaucratie omnipotente, mythe d’une société homogène réunie autour d’un prétendu savoir sur le sens de l’histoire.

On ne dira jamais assez combien la pensée antitotalitaire a contribué à combattre le stalinisme, qui, à cette époque, hantait encore l’idéologie progressiste.

D’une manière originale par rapport aux défenseurs traditionnels de la démocratie libérale, des théoriciens comme Claude Lefort ont souligné la signification émancipatrice des droits de l’homme. Nul doute qu’il fallait en passer par là pour voir dans l’individu autre chose qu’un obstacle à l’édification d’une société plus juste.

Mais il faut ne rien avoir lu de son programme pour ne pas voir que, là où il se trouve sur l’échiquier politique, Mélenchon a intégré cette tradition.
- Totalitaires, la convocation d’une Assemblée constituante et la rupture avec un présidentialisme à bout de souffle ?
- Totalitaire, la promotion d’un régime parlementaire ? Totalitaires, la suspension de l’état d’urgence, la sanctuarisation du droit du sol, la garantie institutionnelle du pluralisme médiatique, de l’égalité entre les hommes et les femmes et des droits des minorités ?
La liste serait longue encore des mesures préconisées par le candidat et qu’aucun parti n’a osé inscrire à son programme de peur, justement, d’être taxé de bien-pensance « antitotalitaire » et « droit-de-l’hommiste ».

Une conscience du tragique de l’histoire

On peut reprocher à Mélenchon sa croyance dans les vertus spontanées du rassemblement populaire. La Constituante qu’il entend réunir ne serait pas, semble-t-il, tenue par une déclaration de principes qui limitera ses initiatives. S’il est élu, il faut espérer que le candidat mettra du Kant dans son Rousseau en établissant une balance entre la souveraineté du peuple et la garantie des droits fondamentaux.

Mais ce débat entre une démocratie radicale (Rousseau) et un Etat de droit libéral qui borne la souveraineté du peuple (Kant) est interne aux philosophies modernes de la liberté politique. Il est aberrant d’agiter à son propos le spectre du totalitarisme, dont l’une des caractéristiques est de se passer de Constitution pour étendre sa domination jusque dans les derniers recoins de la vie privée des individus.

L’autoritarisme du programme de La France insoumise est, au mieux, une hypothèse. En revanche, le devenir autoritaire des Etats où règne une dérégulation économique sans frein est un fait. Avant de sacrifier le fait à l’hypothèse, il faudrait se demander ce qu’il est urgent d’accomplir pour rendre à nouveau la liberté désirable dans des sociétés rongées par les inégalités et le ressentiment.

Jean-Luc Mélenchon est le seul à poser ce problème parce que, à la différence de ses concurrents, il a visiblement conscience du tragique de l’histoire.

On a suffisamment glosé sur ses qualités de tribun pour être attentifs aux instants où il se tait. Comme à Marseille où, au début d’un discours consacré à la paix, il a fait observer une minute de silence à la mémoire des migrants noyés dans la Méditerranée. Il faut reconnaître que, pour un démagogue sans vergogne, Mélenchon pratique des gestes dont le bénéfice électoral n’a rien d’évident.

C’est dans ce genre de gestes apparemment impopulaires qu’il faut rechercher les raisons de sa popularité, et non dans l’inconscient totalitaire d’une partie de la société française subitement convertie au chavisme.

Mélenchon s’adresse aux gens, il ne segmente pas son discours en fonction des préjugés de ceux auxquels il s’adresse. Ses « excès » découlent de ce choix de faire d’une campagne électorale du XXIe siècle autre chose qu’un spectacle qui, à part le visage du vainqueur, laisse toutes choses inchangées.

- S’il cède à un volontarisme aux accents révolutionnaires, c’est parce qu’il mise sur une re-fondation institutionnelle plutôt que sur le gouvernement des hommes par les nombres.

- Si son programme apparaît parfois irréaliste, c’est parce qu’il refuse de confondre le réel avec le calculable.

- S’il lui arrive d’être outrancier, c’est parce qu’il parle une langue plutôt que le sabir incompréhensible des communicants.

Cette manière de faire de la politique peut éveiller des doutes ; elle a au moins le mérite de libérer provisoirement la France du face-à-face entre globalisation heureuse et violence identitaire. Il sera bien temps de ressortir les mots d’ordre de l’anti-totalitarisme si jamais ce face-à-face se transforme en une alternative dont l’issue, hélas, est prévisible.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 30 / 10766

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Programmes et propositions de gauche   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.2.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License